Masques : le défi de l’acheminement

Les masques manquent en France depuis plusieurs semaines, résultat d’erreurs stratégiques en série. D’un point de vue logistique, importer des protections individuelles, c’est tout sauf simple. Explications.

Depuis quelques jours, le gouvernement a revu sa copie concernant l’utilité des masques. Un revirement probablement dû au fait que les masques manquaient de manière importante au début de l’épidémie. Début mars, le stock de masques disponibles était estimé à 100 millions de masques. Depuis 2009, le stock d’État n’avait cessé de diminuer en raison de la faible durée de vie (4-5 ans) de ces produits. En conséquence, il fallait se montrer agile en cas de pandémie et être dans la capacité de produire ou d’importer une quantité importante rapidement en cas de besoin. C’est là que le bât blesse.

Le droit de préemption du gouvernement français, une erreur

Un décret du 4 mars 2020 force « toute personne morale de droit public ou de droit privé » à donner ses masques de type FFP2 à l’Etat. Première erreur du gouvernement Macron. « Plus personne ne commande de masques en France du coup, puisque tout arrivage est réquisitionné », nous explique Loïc Benattar, Vice-Président Asie-Pacifique de Bansard International, spécialiste du transport de marchandises. Alors que le gouvernement compte finalement sur son droit de préemption pour réapprovisionner ses stocks, c’est le contraire qui se produit. Plus aucun masque n’arrive en France pendant plusieurs semaines. Autant de temps de perdu alors que le gouvernement tarde également à commander directement les masques à la source.

La Chine, premier producteur, premier utilisateur mondial, seul exportateur

La source, justement, ce sont majoritairement les pays asiatiques et en particulier la Chine, premier producteur mondial. En 2019, l’Empire du Milieu produisait 50% des masques mondiaux, 20 millions d’unités par jour. Mais face à la pandémie de coronavirus, ce n’était pas assez. « Les Chinois ont acheté tous les stocks mondiaux de masques au mois de février. Pour être sûr des les avoir, ils les ont payé parfois plus de 1$ pièce alors qu’ils se vendaient quelques cents avant la crise », assure Loïc Benattar.

En parallèle, la Chine booste sa capacité de production pour atteindre les 120 millions de masques par jour fin février 2020. « Tout le monde s’est mis à produire des masques », indique Loïc Benattar. Sans réglementation, sans contrôle, la qualité des protections individuelles (masques, blouses, gants) et des tests de dépistage laisse à désirer. La moitié des 1,2 millions de masques commandés par les Pays-Bas s’avèrent ainsi défectueux, renforçant ainsi les risques encourus par le personnel de santé et les patients traités. Quant aux autres pays producteurs de masques, les exportations sont gelées, chacun réservant sa production pour son usage personnel.

Le retour des masques chinois

Au 20 mars, la situation est donc catastrophique en France. Hormis les producteurs locaux, insuffisants, aucun masque n’arrive en France. C’est alors que le Conseil de Défense décide de lever la réquisition systématique des masques. « Nous avons pu livrer 500 000 masques en cliniques et maisons de retraite le premier jour de réouverture », affirme Loïc Benattar.

Dans le même temps, face à la qualité inégale de leurs produits et face à la pression grandissante des pays importateurs, les Chinois renforcent le contrôle des produits à partir du 1er avril et du 10 avril. Ils font désormais la distinction entre les masques médicaux destinés aux hôpitaux et cliniques, qui nécessitent des licences spécifiques pour l’export et le respect de normes, et les non médicaux. « 30% des commandes sont annulées du jour au lendemain par des fournisseurs qui ne pouvaient produire les documents adéquats. Le gouvernement chinois doit inspecter l’usine et analyser des échantillons pour délivrer une validation pour l’export », explique Loïc Benattar. Dans le même temps, le 27 mars, pour accueillir ces masques chinois, la France devait alléger ses normes d’import. Exit donc le tampon « CE » habituellement exigible, les autres normes (chinoise, américaine) sont désormais acceptées jusqu’au 31 mai.

Le transport aérien, l’autre défi logistique

Une fois la qualité des produits garantie ou du moins suffisamment satisfaisante, reste l’épineuse question du transport. Le volume du transport aérien a chuté drastiquement avec l’arrêt presque complet des vols commerciaux. « Le problème des masques, ce n’est pas le poids, mais la place qu’ils prennent. Un million d‘unités occupent entre 30 et 40 mètres cubes. On peut ainsi rentrer 15 à 25 millions de masques dans un avion complet. Avant la crise, un avion se payait 400 000$. Aujourd’hui, on atteint le million », assure le VP de Bansard. Tout est optimisé, y compris les vols commerciaux qui sont transformés en vols cargo. On met ainsi les colis directement sur les sièges passagers.

Les compagnies aériennes profitent de la pénurie d’offre pour augmenter leurs prix et ainsi limiter la casse face à la crise. « Les prix ont été multipliés par 5″, affirme Loïc Benattar. Une compagnie comme Turkish Airlines augmente ses prix de manière continue. Mais tous les jours, il y a des surprises : vols annulés, réquisitionnés par les gouvernements, charterisés… Le 31 mars, deux avions Air France restent cloués au sol en Chine avec 16 millions de masques à bord car un pilote est testé positif au COVID-19 à l’arrivée. En conséquence, la première compagnie aérienne française suspend ses vols de fret vers la Chine le 7 avril pendant 5 jours, créant une nouvelle pénurie de transport.

Des millions de masques livrés quotidiennement

Pourtant, il y a urgence à trouver des solutions. « Aller vite, c’est sauver des vies », rappelle Loïc Benattar, sur le pied de guerre dès 4h du matin jusqu’à 23h en ce moment. « Bansard a livré en deux semaines 100 millions de masques dans le monde entier », affirme-t-il. L’enjeu sanitaire est considérable. Le défi est immense, en particulier en vue du déconfinement, qui s’organise un peu partout en Europe.

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