COVID-19 ou la tentation de l’absolutisme

Nous approchons rapidement de la fin de la phase la plus aigüe de la crise COVID-19. 

L’idée d’un texte de réflexion date pour moi du début du mois de mars, alors qu’il était devenu malheureusement évident que la plupart des gouvernements occidentaux s’étaient très largement fourvoyés dans leur stratégie – ou plus exactement leur absence de stratégie. Mais je n’ai pas pu trouver le temps nécessaire. Depuis la mi-février, mon travail impliquait désormais de préparer et de protéger des gens, tout en estimant le temps qui nous restait avant que l’iceberg ne soit sur nous.

Ce texte a désormais plus pour objet de réfléchir à l’après, sans oublier le passé récent. L’analyse préalable de la chaîne d’événements qui nous a menés là découvre en effet un voile sur l’avenir. Les sources utilisées sont disponibles et vérifiables dans le domaine public.

Histoire d’une pandémie

L’épidémie de COVID-19 provient de Chine, le virus ayant probablement commencé à sévir dès fin Novembre à partir de contacts avec les animaux vivants vendus dans des conditions d’hygiène douteuses dans les désormais célèbres ‘wet markets’ de Wuhan. Il est identifié officiellement le 7 janvier 2020, après avoir été repéré dès le 31 décembre, suivi par un premier décès le 11 janvier. Ce n’est pas la première fois qu’un risque sanitaire majeur provient de cette région : grippe aviaire H5N1 (1997, Hong-Kong, dont la Chine venait de prendre la souveraineté) et SARS (2002, Guangdong). Mais la source de la grippe « espagnole » de 1918-19 demeure inconnue, une forme virulente du virus H1N1 de la grippe A, dite grippe porcine, vient du Mexique en 2009, Ébola est africain, et enfin MERS (syndrome respiratoire, Moyen-Orient) d’Arabie Saoudite en 2012. Pour l’historien, il n’y rien de surprenant : les épidémies débutent classiquement dans des zones à forte densité humaine, et se propagent par le commerce. La peste antonine du 2e siècle, celle de Justinien au 6e, ou encore la Mort Noire au 14e siècle, viennent de l’Est, progressent par la Méditerranée, et abordent l’Europe et l’Afrique via leurs grands ports, Péluse, Alexandrie, Constantinople, Venise, Gênes, Marseille. Rien de neuf donc sous le soleil, si ce n’est que les virus et bactéries voyagent plus rapidement grâce à l’invention de l’avion et du tourisme de masse, mais qu’en contrepartie les connaissances médicales et pharmaceutiques n’ont rien à voir avec celles du passé. 

Un autre facteur joue enfin un rôle majeur : l’humanité de 2020, comme celle de 1918 ou l’Europe de 1347, se situe dans un de ces moments malthusiens, où, après une longue tendance démographique haussière exerçant des pressions sans précédent sur l’appareil productif, vieillissement, troubles, guerres, crises économiques, accroissement des inégalités, baisse des standards sanitaires pour les plus pauvres, rendent la population plus fragile. La pollution, la destruction de l’environnement, la détérioration des sols, une population âgée, très dense dans les grands centres urbains, une alimentation de masse de qualité nutritive dégradée, en représentent les signes distinctifs en ce début de XXIe siècle. Comme il faut produire plus, moins cher, et faire voyager ces produits sur de plus longues distances, les risques sanitaires s’accumulent à chaque étape supplémentaire. Alors les conditions d’une pandémie sont réunies. Il ne s’agissait plus de savoir « si », mais « quand », et les avertissements provenant du milieu médical n’ont pas manqué. 

Ces observations ne dédouanent pas la Chine. Le 31 décembre, après une demande d’information à l’OMS demeurée sans réponse, Taïwan prenait déjà la décision de suspendre les vols provenant du Hubei. De son côté, la Chine communiquait à l’OMS que la maladie pouvait être prévenue et contrôlée. La veille, le Dr. Ai Fen, en charge des urgences à l’hôpital central de Wuhan, avait découvert un rapport d’analyse démontrant qu’il s’agissait d’un coronavirus de type SARS et transmissible entre humains, et, bravant l’interdiction de Pékin, partageait l’information sur WeChat, relayée le même jour par le Dr. Lu Wenliang, décédé le 7 février 2020 des suites du COVID-19. Soumise à de fortes pressions de sa hiérarchie, elle poursuivra ensuite ses recherches dans le plus grand secret. Elle est à ce jour en détention depuis le 1er avril. Le 14 janvier, l’OMS, se faisant l’écho de déclarations chinoises, indique dans un message Tweeter que le virus n’est pas transmissible entre humains. Aussi tard que le 30 janvier, alors que la contagion entre humains a été officiellement confirmée une dizaine de jours auparavant, la Chine juge toute restriction sur les voyages comme un geste hostile et contre-productif. L’OMS, toujours obligeante à souhait, estime qu’il n’y a pas lieu de limiter les voyages et les échanges commerciaux avec la Chine – malgré la déclaration d’urgence de santé publique à portée internationale effectuée le même jour. Pendant le seul mois de janvier, 381.000 personnes sont ainsi entrées aux États-Unis en provenance de Chine, dont 4 000 de Wuhan. Après la mise en place de restrictions le 31 janvier, 40 000 personnes supplémentaires ont encore pu entrer dans le pays, quasiment sans contrôle sanitaire ou quarantaine. À ces personnes s’ajoutaient un nombre bien plus grand d’Européens qui semblent avoir été le vecteur de propagation privilégié de cette maladie invisible durant tout le mois de février. Il n’est donc pas étonnant que New-York soit devenu ensuite l’épicentre mondial de COVID-19, puisque cette ville extrêmement ouverte sur le Monde joue aujourd’hui le rôle de la Venise d’hier.

À la fin janvier, comment pouvions-nous donc voir les choses à partir des pays occidentaux ? Le 20 janvier près de trois semaines après l’alerte lancée par le Dr. Yu Fen, des officiels chinois reconnaissaient la réalité de la transmission du nouveau rétrovirus entre humains. Le 23 janvier, la province de Hubei était mise sous quarantaine généralisée, alors que seulement 25 personnes étaient décédées et officiellement 800 personnes infectées, aucun traitement classique ne donnant de résultats. Si ces chiffres pouvaient rassurer au premier abord, il était évident que la situation était jugée comme extrêmement grave par les autorités chinoises, sinon elles ne se seraient pas résolues à des mesures aussi drastiques et économiquement onéreuses. A cette date, presque toutes les provinces chinoises étaient affectées, et des premiers cas signalés en Thaïlande, Japon, Hong Kong, Corée, Vietnam, ainsi qu’en France et aux États-Unis notamment. Enfin, l’OMS publiait dans son rapport au 23 janvier que la période d’incubation était probablement d’une dizaine de jours, impliquant que la transmission par des personnes asymptomatiques était théoriquement possible, ce qu’une étude allemande suggère dès le 31 janvier. Cela signifiait qu’à cette date, des centaines de vecteurs invisibles du virus circulaient déjà sans restriction dans au moins une dizaine de pays, impliquant un processus de contamination exponentiel. 

C’est donc dès le 23 janvier que des restrictions majeures aux arrivées provenant de Chine et une mise sous quarantaine généralisée des voyageurs acceptés s’imposait. Cela semble facile à dire avec le recul, mais nous savons désormais que plusieurs conseillers de la Maison Blanche avaient suggéré cette approche dès ce moment, qui a été rejetée entre autres par le Secrétaire au Trésor Mnuchin, craignant les retombées économiques, pendant que le Président Trump et son gendre et conseiller spécial Kushner n’étaient pas loin de considérer toute cette histoire comme un exercice de relations publiques. Les restrictions partielles mises en place en Italie et aux États-Unis à la fin du mois viennent donc trop tard, et de toutes façons sont trop sommaires – la plupart des passagers n’ont au mieux qu’un formulaire de santé à remplir, et, quand c’est le cas, mesurer la température à l’arrivée ne sert pas à grand-chose quand la maladie peut incuber pendant une dizaine de jours sans signe aucun. 

Une étude chinoise portant sur 45 000 cas confirmés au 11 février, concluait à un taux d’hospitalisation de l’ordre de 20%, et une mortalité de 2,3% sur ce groupe. Mais de nombreux cas restaient non comptabilisés. Véritable laboratoire, le Diamond Princess, mis en quarantaine par le Japon le 5 février, faisait ressortir un taux d’hospitalisation de seulement 10% des personnes infectées, avec une mortalité finale de 1,3%. Sachant que la moyenne d’âge des passagers était élevée, il pouvait être inféré un taux effectif de mortalité sensiblement inférieur à 1% dans l’hypothèse d’une propagation planétaire. Nous savons depuis grâce à la politique de tests très active pratiquée en Islande qu’environ la moitié des personnes atteintes n’en sont jamais conscientes. Au niveau général donc, cela impliquait une nouvelle division par un facteur au minimum de deux, soit une mortalité finale probablement de l’ordre de 0,5%. Les chiffres bien plus élevés enregistrés depuis en Europe ne tiennent qu’à la dramatique insuffisance du nombres des tests pratiqués – si l’on ne teste que les patients en milieu hospitalier, il est évident que le taux de mortalité affiché est très largement surévalué. C’est ainsi que l’Italie, l’Espagne et la France tournent autour de 10%, proche du ratio observé sur le Diamond Princess sur les seules personnes hospitalisées. L’Allemagne ou la Corée, qui testent beaucoup, obtiennent par contre des taux proches de 2%, malgré un profil démographique défavorable.  

En l’absence de mesures ou de traitements, une propagation planétaire généralisée amenait donc l’hospitalisation à un stade ou à un autre de plusieurs centaines de millions de personnes, avec une surmortalité générale peut-être de l’ordre de 50 millions – en utilisant 0,5% de la population mondiale comme proxy.

Nous arrivons donc à la mi-février. Alors qu’il est trop tard pour contenir la contamination dans la seule Chine, plusieurs approches pouvaient être envisagées. La première consistait à considérer COVID-19 comme une mauvaise grippe de plus, et, comparativement aux épidémies bien plus mortifères du passé, il est probable que l’humanité aurait géré cette crise de cette manière avant le 21e siècle, développant ainsi une immunité de groupe évitant de devoir se soucier d’une deuxième ou troisième vague ultérieure de contagion. Ainsi, plus de la moitié des quelque 60 millions de décès annuels dans le monde peuvent être attribués à une poignée de pathologies – AVC, cardiopathies ischémiques, infections des voies respiratoires, et diabète notamment – corrélées elles-mêmes à la majorité des décès du COVID-19. La surmortalité effective aurait donc été sensiblement plus basse que ces 0,5%. La Suède, aidée par l’atomisation des cellules familiales et leur dispersion géographique dans ce pays, s’est bien engagée dans cette voie, se bornant à recommander à sa population le respect de précautions élémentaires. 

Si l’on admet que cette approche n’est pas moralement soutenable, ni pratiquement envisageable car elle sature obligatoirement les urgences hospitalières à un certain stade, plusieurs types de mesures efficaces pouvaient être mises en place courant février, et l’ont été pour l’essentiel par la plupart des pays voisins de la Chine. La première consistait à pouvoir détecter très rapidement le virus, notamment dans sa phase asymptomatique, afin d’isoler les individus atteints et de reconstituer leur parcours pour repérer les personnes contaminées et les mettre à l’écart. 

En Corée du Sud, plusieurs start-ups se lancent dans ce défi dès la mi-janvier. Les premières versions sont prêtes le 5 février, approuvées par les autorités le 12 février. Les résultats sont disponibles en quelques heures, le kit coûte 20$, les capacités de production de plusieurs dizaines de milliers par jour. La Corée, pourtant atteinte très tôt, parvient à plafonner rapidement le nombre de personnes atteintes et d’obtenir un taux de mortalité remarquablement faible tout en évitant un confinement général. Le 15 mars, le Président Coréen Moon Jae-in suggère au Président Trump la tenue d’un G20 par téléconférence, afin de partager l’expérience de son pays. Ce dernier aurait “activement considéré cette offre” d’après le Conseiller à la Sécurité Nationale Robert O’Brien, mais finalement aucune suite n’est donnée. Une conversation similaire aurait impliqué la présidence française quelques jours plus tôt. À la date du 26 mars, les États-Unis refusent finalement une offre coréenne consistant à fournir des millions de test-kits, du fait de différences ayant trait au partage du coût des forces militaires américaines en Corée… L’Allemagne a suivi un protocole relativement similaire, avec un succès presque aussi remarquable. Partout ailleurs, il fallait plusieurs jours pour obtenir les résultats de tests, signifiant que les personnes concernées étaient relâchées dans la nature avec de vagues conseils de prudence dans l’attente des résultats… La France, par contraste avec l’Allemagne où plus d’un million et demi de personnes ont été testées sur le seul mois de mars, est détentrice d’un triste record – n’avoir été efficace que dans la délivrance au 31 mars de près de 400 000 amendes pour non-respect du confinement. Plus de Français auront été verbalisés que testés, symbole d’un pouvoir qui sait punir mais ne sait pas gouverner.   

Le port généralisé de masques par la population représentait dès le départ un autre axe de lutte contre l’épidémie. La logique est là aussi simple : les masques ne protègent pas leur porteur, mais les autres. Donc si tout le monde fait la même chose…cela fonctionne presque comme un confinement mobile. Une étude datant du SARS en Asie démontrait que le porte du masque réduisait les risques de contagion de 68%. Avec un taux de transmission de COVI-19 de l’ordre de 2, une fois abaissé de 68%, le taux de contamination devenait inférieur à 1 et la pandémie ne pouvait se développer. Hong-Kong fait figure à cet égard d’un cas d’école, avec 5 morts au 31 mars 2020, malgré sa contiguïté avec la Chine et avoir figuré parmi les premiers territoires atteints. 

Enfin, tenant compte du taux de mortalité très élevé observé en Chine chez les personnes âgées ou souffrant de certaines préconditions sanitaires, il était possible de mettre en place un confinement strict de cette partie de la population et des gens vivant avec eux, couplé avec un effort de dépistage majeur. Les plus fragiles étaient protégés, pendant que les autres développeraient une immunité de groupe avec un taux d’hospitalisation et de décès guère supérieur à celui d’une mauvaise grippe ou du nombre habituel de morts sur les routes. Cette approche a été un moment envisagée au Royaume-Uni, mais n’a pas été sérieusement préparée, entraînant une valse-hésitation aux conséquences funestes.  

Bien entendu, ces stratégies ne s’excluaient pas mutuellement.

Si finalement rien de cela n’était entrepris, malgré le délai de quelques semaines offert par l’évolution de l’épidémie en Chine, alors le confinement général de la population devenait la solution de dernier recours, la pire des solutions, et cela le plus tôt et le plus rigoureusement possible. Les quelques jours de différence entre les mesures prises en Californie et à New-York représentent probablement le facteur le plus déterminant expliquant quelques centaines de morts d’un côté, des milliers de l’autre. Si l’Ohio ou la Grèce déplorent si peu de morts, c’est parce que leurs autorités ont agi vite. Par ailleurs, l’application de règles moins drastiques que dans le Hubei, où les personnes atteintes étaient par exemple logées dans des hôtels, explique aussi pourquoi les courbes occidentales ont mis tellement plus de temps à s’aplatir, avec un nombre de victimes sensiblement plus élevé. Le Hubei possède une population comparable à celle de l’État de New York et à peine inférieure à celle de la France ou de l’Italie, et déplorerait trois à cinq fois moins de morts au décompte actuel (9 avril) – à condition de pouvoir faire confiance aux statistiques chinoises, qui manquent de crédibilité. Même pour le cas où cette province chinoise aurait déploré sensiblement plus de morts, il est clair que la faible durée de son confinement – sept semaines – est un succès. Nous allons être enfermés plus longtemps. Enfin, les professionnels de santé devaient pouvoir disposer en grandes quantités d’équipements protecteurs de base, en théorie faciles à produire en grandes quantités – masques, gants, etc. Cela pouvait être réalisé rapidement à condition que les gouvernements prennent la mesure de la situation.

Dans ce cadre, au-delà de l’absolue passivité des responsables politiques observée en Europe, les décisions prises en Espagne et France de laisser jouer le match Atalanta – Valence le 10 mars, ou encore de tenir des élections municipales aussi tard que le 15 mars, alors que l’Italie comptait déjà plus de 3 000 morts, laissent songeurs. De la même manière, le retard d’une semaine de New-York, qui s’explique essentiellement par l’animosité imbécile régnant entre un maire et un gouverneur appartenant au même parti politique, devra être rappelée pour le cas où l’un de ces deux individus devait briguer des magistratures plus élevées. À quoi pouvaient donc penser ces dirigeants à ce moment ? Comment, encore début avril, le Maire de New-York, Bill De Blasio, pouvait-il sérieusement affirmer que la contagion par des personnes sans symptômes venait seulement d’être comprise, alors que l’information remontait à la fin janvier ?

Arrêtons-nous là : l’incompétence de presque tous les gouvernements occidentaux se situe désormais au-delà du doute raisonnable. Il s’agit maintenant, à l’heure où les courbes de décès s’aplatissent, d’évaluer la sortie de crise, ses modalités, ses conséquences durables.

Le Monde de l’Après-Virus

Tout d’abord, soyons méfiants. Les pandémies et autres catastrophes traînent avec elles leur lot de moralisateurs, prédicateurs, amoureux des conspirations, opportunistes et millénaristes de tout poil cherchant à y voir une punition divine, une occasion majeure de rédemption collective, ou autre délire paranoïaque. Le fondateur de Microsoft, dans ses récentes interventions sur le sujet, est probablement le plus illustre représentant de ce phénomène bien connu des médiévalistes – Bill Gates en Nostradamus des temps modernes. Dans la réalité, le COVID-19 n’est pas la Peste Noire, l’immense majorité de la population survivra et apprendra à vivre avec si nécessaire, jusqu’à ce que le mal soit traité, comme la tuberculose ou la variole, bien plus mortifères, l’ont été. Rappelons-nous aussi le 11 septembre 2001 : le Monde ne serait plus jamais pareil. Certes, prendre l’avion est devenu un cauchemar, et la capacité des États à violer nos droits et notre vie privée s’est accrue de manière insupportable. Certes nous avons vécu des attaques terroristes, mais dans l’ensemble peu de choses ont changé – sauf pour les millions d’innocents au Moyen-Orient qui ont payé l’addition. Avec COVID-19, il faut donc chercher à se projeter au-delà du drame présent. 

Commençons par la sortie de crise. Elle sera progressive et partielle, mais débutera dans peu de temps, probablement dès le mois de mai. En effet, les malades admis en urgence aujourd’hui sont ceux ayant contracté le virus il y a une dizaine de jours, et les morts avaient été contaminés il y a au moins quatre semaines. Notre vision est celle du rétroviseur et, de même que l’absence de victimes offrait l’illusion que ce n’était pas grave en février, le phénomène inverse joue aujourd’hui. Nous approchons en réalité de la fin de cette vague. Il sera logique de restreindre les déplacements internationaux, cf. les contaminations en cours en Chine provenant de nationaux revenant de l’étranger, et d’éviter les grands rassemblements pendant un certain temps. La disponibilité en grand nombre – mieux vaut tard que jamais – de tests et masques facilitera le relâchement rapide certaines restrictions, tout au moins en l’absence d’une autre vague de contamination de COVID-19 ou d’une de ses futures mutations. Recommander aux personnes fragiles un prolongement du confinement ou tout au moins le maintien de la distance sociale paraît relever du bon sens. Enfin, gageons que les gens auront pris l’habitude de se laver les mains plus souvent… 

Nous allons maintenant classer les conséquences de cette pandémie en trois catégories : économiques, politiques, et enfin, plus largement, sociétales. Comme nous allons le voir, elles ne surgissent pas du néant : les crises créent généralement peu de nouvelles tendances. Historiquement, elles renforcent des évolutions qui avaient débuté auparavant.

Le chômage de masse, présent en Europe depuis cinquante ans, explose littéralement, produit direct des politiques de confinement. Les optimistes le jugeront provisoire, amené à se résorber lorsque la vague sera passé. Tout d’abord, il n’est en rien évident que le retour à la normale sera…tout à fait normal. En l’absence de traitement avéré, de vaccin, ou d’acquisition immunitaire générale, d’autres vagues peuvent suivre. Dans ce contexte, toute forme d’activité économique impliquant la promiscuité demeurera suspecte ou restreinte durablement. De nombreux métiers sont en ligne de mire, notamment dans les transports, le tourisme, la restauration, mais pas seulement : songeons aux rencontres sportives, concerts, parcs d’attraction, congrès, expositions… Ensuite, beaucoup de micro-entreprises ne se relèveront pas. Les vitrines sans lumière abonderont dans les villes, encore plus qu’avant. Mais cela ne fait qu’accélérer des tendances existantes : ainsi le remplacement des commerces indépendants par des franchises, ou encore par Amazon et ses fournisseurs à distance, était déjà bien engagé. Nous aurons donc à gérer durablement la mise hors-jeu économique de pans entiers de la population. 

Le processus de globalisation économique s’était accéléré après la chute du bloc soviétique en 1990-91, plafonnant à la veille de la crise de 2008-12. Il aura encore plus de mal à encaisser ce nouveau coup. Il s’agit tout d’abord de restaurer la sécurité sanitaire des pays occidentaux. Au-delà de la production de la chloroquine, dont les principes actifs, comme ceux de nombreux médicaments, viennent principalement d’Inde, l’incapacité des pays occidentaux à obtenir des choses aussi simples que masques et gants jetables a mis en lumière une dépendance inacceptable. En allant plus avant, la tendance à se rapprocher des producteurs, à améliorer la qualité, et réduire la longueur des chaînes d’approvisionnement, sortira renforcée. Pour les grands acteurs corporate, il ne sera plus possible de produire loin pour assembler à proximité, sous peine de risquer la pérennité de l’appareil productif, évolutions qui étaient déjà en cours.

Afin de colmater les brèches du désastre économique en cours, les États et banques centrales impriment de la monnaie sans limites, s’endettent sans limites. Là aussi, ces actions ne font que prolonger celles des années 2008-12, drogue des marchés financiers que les gouvernants ont fait leur, n’ayant pas su ou pas voulu profiter de la hausse sans équivalent des marchés entre 2009 et 2019 pour normaliser taux d’intérêt et bilans des banques centrales. Et, en parfaite continuité avec la période qui nous sépare de 2008, cette politique va accélérer davantage la différence entre les détenteurs d’actifs financiers, contrôlés dans leur très grande majorité par ce que l’on appelle désormais le 1%, et les autres. Mais l’immense question qui divise le monde des économistes réside dans les conséquences ultimes de cette divergence massive entre croissance des agrégats monétaires et celle de la production réelle. Classiquement, l’excès d’offre de monnaie couplé à une hausse vertigineuse des déficits et dettes publiques aboutit à un cocktail d’inflation, défaut sur la dette, hausse des impôts, et confiscation partielle des patrimoines privés. Entre 2008 et 2020, l’inflation s’est concentrée sur les biens d’investissement – immobilier, actions, art, etc – contribuant à la hausse des inégalités et à la décomposition du corps social. Il est trop tôt pour prédire à quel moment et de quelle manière cette injection massive de dette et d’explosion des bilans des banques centrales finira par se retourner contre ses auteurs, mais nous pouvons d’ores-et-déjà considérer que la crédibilité même de la monnaie est en jeu. N’oublions pas qu’avant 1971 les grandes monnaies mondiales étaient rattachées à l’or via le dollar, et qu’aujourd’hui ce sont de simples signes qui peuvent être multipliés à l’infini. L’or et les métaux précieux ont déjà réagi à la hausse, l’étape suivante pourrait se transférer sur les crypto-monnaies, pendant que le pouvoir d’achat nominal des agents économiques assis sur la seule monnaie classique ne pourra que s’éroder, une confiscation qui ne dit pas son nom. La détention d’actifs réels devient plus que jamais la règle. À suivre. 

Passons au politique, en commençant par la Chine. Il ne faut pas avoir peur d’écrire que la structure dirigeante chinoise est une organisation criminelle. Si l’incarcération et le génocide culturel des Musulmans et Tibétains de l’Empire chinois – empire qui s’étend bien au-delà de ses frontières physiques à travers l’acquisition réfléchie et centralisée d’actifs stratégiques à travers le monde – ne suffisaient pas, ce mélange d’absence totale de scrupules quant au respect de normes basiques d’hygiène, ou de quelques normes que ce soit d’ailleurs, comme l’absence de respect des brevets et l’usage généralisé et cynique de la contrefaçon et du hacking d’État, alliée à ce règne de terreur qui a fait que la reconnaissance et la gestion du risque a été retardée, sont responsables de ce drame mondial. Nous devons nous faire à l’idée que la Chine, sous son régime actuel, est une entité hostile. Sa caste dirigeante représente un mode d’exercice du pouvoir politique haïssable, et, dans le traitement des minorités ethniques ou religieuses, ou de qui que ce soit ose hasarder une opinion personnelle, comme des pays qui lui sont désormais inféodés en Afrique ou ailleurs, montre une absence de scrupules et de respect de l’être humain rare. Cela, couplé à un degré de contrôle des esprits amplifié par une main-mise technologique totale sur les sources d’information et les canaux de communication entre individus, demeure historiquement sans précédent. 1984 en pire. Le tout dans un silence mondial assourdissant. Imaginons que COVID-19 ait résulté de pratiques agricoles américaines, quel concert de plaintes et d’accusations, de demandes d’indemnisations n’entendrions-nous pas. Pour la Chine, rien. Nous devons à ce titre reconnaître que seule l’administration Trump a osé une stratégie de confrontation avec ce pays. Il a été écrit un peu partout que la crise du COVID-19 entraînerait un réalignement favorable à la Chine, dont l’efficacité du régime politique aura été démontrée alors que les Occidentaux pataugent. Mais n’oublions pas que les Chinois les plus riches, dès qu’ils le peuvent, acquièrent des biens immobiliers aux États-Unis et en Europe, y envoient leurs enfants, en obtiennent la citoyenneté, et que l’inverse n’est pas vrai. Je ne suis pas convaincu que le règne de la terreur intellectuelle et l’étouffement des libertés individuelles, au final, favorisent l’innovation et l’épanouissement, et puissent représenter un pouvoir de séduction, sauf pour les régimes politiques en mal d’autoritarisme.

Mais les pays occidentaux portent eux-aussi une responsabilité très lourde. Qui bénéficie de ces produits à bas coûts qui ne respectent rien, de ces volailles ou porcs élevées dans des conditions qui font honte au monde du vivant, bouillons d’incubation de maladies infectieuses, sinon des entreprises pour lesquelles la course aux profits justifie tout ? Cela fait bien longtemps que nous fermons les yeux sur l’horreur que subissent les forçats productifs de certaines régions du Monde, adultes, enfants et animaux, car nous en tirons des produits de consommation bon marché. Les règles du marché international, basées sur une certaine conception du libre-échange et de l’absence de normes morales ou écologiques, doivent être profondément remaniées. Si cela devait gêner certaines organisations supranationales, comme l’Union Européenne ou l’Organisation Mondiale du Commerce, alors celles-ci devront changer profondément leur philosophie politique. Dans le cas inverse, il deviendrait un devoir d’en claquer la porte.

Dans le même ordre d’idées, l’échec des pouvoirs en place en Europe et en Amérique du Nord, à de rares exceptions, représente là aussi la continuation de tendances déjà présentes. Nous assistons en réalité à la faillite de la démocratie représentative sous sa forme actuelle. Si le pouvoir chinois a menti, il n’est pas le seul. Des déclarations rassurantes se succèdent jusqu’en plein mois de mars, puis vient l’affirmation criminelle que les masques individuels n’étaient pas souhaitables, voire nuisaient à la santé. Aussi tard que le 10 avril, alors que les masques deviennent finalement et bien tard obligatoires un peu partout aux États-Unis et s’imposent de plus en plus comme un des moyens de la sortie du confinement, un ministre de l’Intérieur en France ose demander aux collectivités en ayant imposé le port de reculer. Où s’arrêtera l’indécence de ces gens ? 

Le débat sur la chloroquine n’est évidemment pas clos, scientifiquement parlant, et nous ne pouvons qu’espérer que les résistances institutionnelles à son utilisation ne proviennent pas en partie de conflits de personnes. Car pourquoi la France en a-t-elle interdit l’exportation le 20 mars, pour ensuite en restreindre l’application à un stade très tardif, là où son principal promoteur, le controversé Professeur Raoult, explique que cela ne sert plus à rien, la charge virale étant négligeable à ce moment ? De la même manière, pourquoi le fameux programme de traitement comparatif européen DisCoVeRy exclut-il le protocole complet pratiqué à Marseille, à savoir le couplage avec l’antibiotique azithromycine ? Pourquoi DisCoVery inclut-il dans son échantillon un groupe sans traitement autre que la procédure standard avec ventilateur, qui mène à un taux de 50% à 75% de décès des cas les plus sérieux ? Ne disposons-nous pas déjà d’un échantillon mortifère statistiquement représentatif pour se passer de sacrifier jusqu’à un quart des patients volontaires ? Enfin, pour finir sur DisCoVeRy, en situation d’urgence autant sanitaire qu’économique et humaine, quel délire procédurier a pu amener ses instigateurs à fixer mars 2023 comme date estimée de complétude ? 

Les dirigeants élus du monde occidental se sont pour la plupart déconsidérés au-delà du réparable. Cette désinformation s’est trouvée amplifiée par les conflits d’intérêts divers auxquels sont soumis les « experts » et dirigeants sur ces sujets de santé publique comme sur bien d’autres dans un monde politico-administratif où le pantouflage est de règle. Passage par un cabinet ministériel ou présidentiel, puis retour à la case banque, finances, ou grosse société pharmaceutique ou pétrolière pour capitaliser sur le carnet d’adresses, beaucoup de nos politiques ont vendu leur âme au diable depuis bien longtemps. 

Nous ne pouvons pas expliquer autrement ce désinvestissement progressif pour tout ce qui a trait aux infrastructures d’intérêt général. Cela fait des décennies maintenant qu’hôpitaux, routes, ponts, espaces publics, écoles publiques, recherche publique, et autres biens communs se dégradaient progressivement, à l’exception des quelques réalisations de prestige dont tout pouvoir mégalomane aime à se targuer. La crise sanitaire actuelle met bien en lumière l’érosion générale des systèmes de santé, et ce n’est pas un hasard si ce sont les rares pays qui ont investi dans leurs hôpitaux qui obtiennent les scores de mortalité les plus bas. 

À ces quelques exceptions près, l’impréparation sanitaire est générale – et cela sans même revenir sur l’histoire aberrante de ces 1,5 milliards de masques mis au rebut et jamais remplacés en France en 2013. 

Alors que les classes démographiques pleines du baby-boom abordent l’hiver de leur vie, la capacité d’accueil des hôpitaux s’est réduite presque partout en Europe et en Amérique du Nord, résultat d’un processus de décision aberrant, où la santé est devenue une de ces variables d’ajustements pour des pays déficitaires et surendettés – avec, dans le cas américain, ces millions de personnes sans assurance santé. Dans le même ordre d’idées, les budgets publics dédiés à la recherche, et pas seulement médicale, ont été coupés, sacrifiant l’avenir pour le présent. Un débat au Sénat français le 6 avril a ainsi mis en lumière, à travers les réponses malheureuses d’une ministre, les échecs répétés depuis 2016 d’un laboratoire du CNRS près de Marseille en vue d’obtenir le cryomicroscope nécessaire à ses recherches sur les coronavirus. Au final, l’un des meilleurs scientifiques dans ce domaine, Français, travaille désormais à Seattle, pendant que le fondateur de la première start-up ayant entrepris un test clinique humain pour un vaccin du COVID-19 est un autre Français expatrié à Boston.

D’autres épidémies surviendront en cette fin de cycle malthusien, nos sociétés vont continuer de vieillir durant les vingt prochaines années, et cette prise de conscience collective implique que moyens hospitaliers, recherche et structures médicales vont probablement cesser d’être les parents pauvres des choix budgétaires futurs.

Notons sur ce sujet que la Banque Asiatique de Développement estime à plus de 4 000 milliards de dollars le coût effectif de la pandémie dans une étude publiée le 3 avril. Avoir testé ne serait-ce que 10% de la population mondiale, ce qui aurait probablement suffi pour contrôler l’épidémie (c’est le taux auquel est parvenu l’Islande), à 20$ le test (référence coréenne), aurait coûté un peu moins de 20 milliards de dollars, soit environ 0,5% de ce qui a été perdu maintenant. Tout est dit.

Lorsque que l’on mesure les conséquences de cette incurie dans le cadre du COVID-19, avec des dizaines millions de vies brisées, notamment parmi les travailleurs précaires et indépendants, restaurateurs, propriétaires, employés de maison et du commerce de détail, il est raisonnable d’anticiper un basculement des opinions publiques vers les partis extrêmes et nationaux – phénomène déjà engagé aux États-Unis depuis 2016, ou encore en Hongrie et en Pologne – ou au contraire vers une gauche plus radicale, tendance en partie personnifiée par Bernie Sanders, mais dont d’autres représentants sont éminemment moins fréquentables. Ce glissement est visible aussi en France à travers le durcissement autoritaire du pouvoir exécutif. Son traitement altier des oppositions y est rendu possible par l’effet favorable du scrutin majoritaire pour un parti dit de Centre, et l’alignement des élections législatives sur les présidentielles. Désormais, l’Assemblée Nationale y est devenue une caisse d’enregistrement de l’exécutif, y compris dans ses errements. Au-delà, c’est au final le processus de reproduction des élites qui va être attaqué, qu’elles viennent d’Oxbridge (Oxford+Cambridge au Royaume-Uni), de l’ENA en France, ou de l’Ivy League aux États Unis. Certes, beaucoup de gens parfaitement respectables suivent ces filières. Mais, collectivement, le processus social et familial menant à ces castes fermées et coupées des réalités nuit aux sociétés et pays qu’elles dirigent. Et l’Histoire ne montre généralement guère de sympathie pour les classes dirigeantes devenues inefficaces.

Avec la relocalisation des sites productifs, le rétablissement durable de contrôles aux frontières, et la nouvelle démonstration d’impuissance des institutions européennes, l’idée européenne, ou plutôt ce qui peut en rester, sera la victime suivante de COVID-19. L’Europe s’était péniblement relevée du fiasco yougoslave, du dénis de démocratie au moment du Traité de Nice, du chômage de masse produit au Sud par l’Union Monétaire, puis du défaut de la Grèce. Mise à mal par son impuissance et son chacun pour soi face à la crise migratoire, elle en fait une nouvelle démonstration devant les morts de l’Espagne et de l’Italie. Le Traité de Schengen est déjà mort. Bientôt le tour du Traité de Maastricht, ou même de celui de Rome ? L’Europe est donc à réinventer.  

Quelles évolutions sociétales vont elles se trouver favorisées par les suites de COVID-19 ?

Une première évidence s’impose : le politiquement correct aura du mal à se relever. Alors qu’il était interdit de même commenter l’obésité, la société ne peut plus ignorer que laisser une partie de ses citoyens s’empoisonner en consommant de la malbouffe en quantités extravagantes est immoral et dangereux. COVID-19 ne tue pas tout à fait que les gens en mauvaise santé préalable, mais il s’en approche. Remplacer l’eau par le soda est une forme de suicide à petit feu, et un crime quand il s’agit des enfants. Laisser inclure dans les plats préparés et conserves des quantités indésirables de sels et autres adjuvants représente une aberration en termes de santé publique. Disons simplement que les pouvoirs politiques ne s’en souciaient que pour la forme, puisque ce sont des problèmes de pauvres. Aujourd’hui, ces mêmes pauvres, chauffeurs Uber, personnel de maison, caissiers de supermarché, peuvent contaminer les puissants. Horreur. Une action autoritaire des pouvoirs publiques concernant la qualité des aliments qui pourront être vendus s’impose. Cela fera certes monter les prix, mais favorisera la qualité aux dépens de la quantité, améliorera la santé publiques, le retour d’un emploi agricole artisanal, et diminuera les risques futurs de pandémie grâce à la mise hors-jeu des unités de production déversant leur malbouffe sur le monde. Sera-t-il bientôt illégal de vendre du Coca-Cola ? 

Poursuivons ce tour d’horizon sociétal. Maintenant que tout le monde est chez soi, redécouvrant sa famille, bricolant ou jardinant de nouveau pour les plus chanceux, nous devons être nombreux à nous poser la même question : avons-nous un tel besoin de lieux de travail distincts pour participer à la création économique ? Combien de réunions physiques, d’espaces de bureaux, de déplacements, ne vont pas simplement disparaître pour de bon une fois une forme de normalisation accomplie ? Skype, Zoom, Slack, Google Hangout, etc, ne sont-ils pas des instruments géniaux permettant de communiquer plus loin et plus fréquemment sans le dérangement du déplacement ? Une plaisanterie circule aux États-Unis expliquant que les habitants de Beverly Hills ont désormais appris les prénoms de leurs enfants. Une étude récente du bureau américain du travail démontre que 40% des Américains sont en mesure d’accomplir leur travail à domicile. Au fond, c’est considérable, et concerne de vastes secteurs de l’économie tertiaire. Avons-nous forcément envie de reprendre le chemin des métros bondés et nocifs pour la santé, ou des embouteillages, ou du vélo dangereux et peu pratique lorsqu’il faut porter le costume, dans des cités à trop forte densité humaine, tout cela en vivant dans de tout petits espaces payés à prix d’or ? Déjà, un certain nombre d’habitants des capitales avaient émigré, notamment vers des villes moyennes dotées d’universités, attirés par la qualité de vie et des prix abordables. Gageons que cette tendance va s’amplifier. Nous tournons peut-être la page des grandes mégalopoles dominantes, où finalement les gens ne s’épanouissent guère, sauf à disposer de moyens financiers considérables. De surcroît, elles ont démontré leur dangerosité sanitaire. 

Nos rapports sociaux ont intégré l’internet. Combien d’entre nous n’ont-ils pas des amis très proches, mais situés à l’autre bout du monde, et donc ne les ayant pas vus physiquement depuis des années ? Gageons que cette tendance sortira renforcée. Les nouvelles générations passent déjà une proportion extravagante de leur temps sur les réseaux sociaux, qui sont virtuels, et permettent de se voir, parler, et bientôt davantage, sans risque. Tout cela nous rapproche un petit peu davantage de la société imaginée dans Matrix. 

Une autre question de fond concerne notre action sur l’environnement. Certes, la pollution a partout baissé. Mais, dans le même temps, l’effondrement des cours du pétrole rend non-rentable l’ensemble des énergies renouvelables. Quand l’emploi doit être soutenu à tout prix, est-ce-le moment d’accroître des réglementations écologiques qui dans la réalité nuisent à l’emploi, et souvent à l’emploi des plus faibles, déjà frappés de manière disproportionnée par les taxes écologiques ? Il pourra être argué qu’une baisse de la surconsommation dans les pays riches pourra aider. Là où le bât blesse, c’est que 80% de l’humanité ne bénéficie pas de surplus, et que la mise à niveau de l’ensemble des pays émergents et pauvres représente une pression qui ira bien au-delà d’une éventuelle réduction de la consommation dans les pays développés. 

Mais, sur le long terme et tout au moins dans les pays riches ou en voie de le devenir, la question de notre rapport à la consommation se pose bien, et, ce qui est lié, du lien de solidarité dans nos sociétés. Combien parmi nous ne réalisent-ils pas aujourd’hui que l’on peut se passer de ce qui apparaissait comme un besoin hier ? L’économie occidentale repose pour l’essentiel sur une consommation superflue, et donc sur une forme de surtravail accompli aux dépens des loisirs et de la vie familiale, amicale et culturelle. Certains théoriciens d’une forme de décroissance économique, ou plutôt de réapprentissage des priorités, pourront s’en féliciter. Mais ce raisonnement ne s’applique qu’aux classes aisées. Parmi les oubliés de la prospérité partout où ils se trouvent, ce surplus n’existe pas. Le Monde de l’après-COVID 19 ne pourra pas faire l’économie de la question des inégalités croissantes, à la fois au sein des mêmes sociétés et géographiquement, donc de la redistribution et de la reconstruction des solidarités, sauf à opter pour un modèle dystopien de type Hunger Games. Le candidat à l’élection présidentielle américaine Andrew Yang s’était taillée une forte cote de popularité avec l’idée d’un revenu universel. Le COVID-19 est en train de le réaliser – plusieurs pays l’envisagent, et, même les États-Unis de Trump vont envoyer des chèques individuels à la grande majorité des citoyens américains.  

Plus préoccupante, la tendance à l’érosion de la souveraineté individuelle va en sortir renforcée. Une fois que le traçage généralisé sera imposé « pour notre sécurité », qui peut croire que les régimes en place vont abandonner un tel outil de contrôle sur leur population ? Après le 11 septembre, il avait été expliqué qu’il fallait contrôler tous les transferts financiers car le terrorisme international s’en servait. Puis la lutte contre la fraude fiscale a été invoquée, alors que la plus grande de toutes les fraudes, l’optimisation fiscale en toute légalité des grandes entreprises et des plus riches d’entre nous, pouvait s’épanouir en toute impunité. Au final, chaque citoyen doit désormais justifier par écrit auprès de sa banque en cas de virement un tant soit peu inhabituel, même pour des sommes faibles, pendant que les États se sont arrogés des pouvoirs d’inquisition sur les patrimoines sans précédent historique en dehors de l’ancien bloc communiste. Les gens ont en réalité perdu la liberté de faire de leur argent ce qu’ils veulent ou même d’en posséder sans que l’État n’en connaisse tous les détails, sous couvert de sécurité – alors que les attentats du 11 septembre et ceux qui ont suivi ne coûtent quasiment rien. Ajoutons à cela la disparition annoncée de l’argent liquide, déjà bien avancée, et victime collatérale du virus. 

COVID-19 offre maintenant à certains gouvernements la possibilité d’assigner à résidence et de suivre les mouvements et les interactions tout un chacun. Il est rare que les pouvoirs d’exception soient retirés dès que les circonstances qui les ont justifiés ont disparu. La République romaine limitait à six mois le mandat du dictateur nommé pour faire face à une crise majeure, ainsi lors l’invasion par Hannibal de l’Italie. C’est l’image encore plus ancienne de Cincinnatus, retournant labourer son champ après avoir sauvé Rome. Nos républiques n’offrent pas les mêmes garanties de protection des libertés. Le liberticide Patriot Act aux États-Unis, produit du 11 septembre 2001, n’a jamais été abrogé. De même, une foultitude de procédures d’exception au profit des forces de sécurité a fleuri et demeurent parmi nous, vingt ans plus tard. Quand le COVID-19 sera passé, il sera expliqué qu’il pourra revenir et que s’il ne revient pas, alors cela sera un autre. Cette arme ne disparaîtra pas de l’arsenal des gouvernants autoritaires ou aspirant à la devenir davantage. Donc nous demeurerons surveillés, potentiellement emprisonnés, tracés, aucun de nos faits et gestes, qui nous voyons et où, ne pourra être ignoré, et ce sans même le besoin d’une intervention judiciaire. Nous n’aurons plus de secrets. Un peu comme en Chine. Staline aurait adoré. 

Certaines sociétés offrent des résistances institutionnelles face à cette dérive des exécutifs. Le Congrès américain a démontré sa capacité à s’opposer efficacement à la présidence, dans le respect de la séparation des pouvoirs chère à Montesquieu. La tradition anglo-saxonne de la monarchie constitutionnelle et de l’habeas corpus constitue une barrière face aux dérives présidentielles. L’Allemagne, terre martyrisée en moins d’un siècle par l’impérialisme militaire, le Nazisme et le Communisme, a été vaccinée pour longtemps. D’une manière générale, les régimes politiques décentralisés et fédéraux offrent des contre-pouvoirs naturels – encore une fois les États-Unis, la République Fédérale d’Allemagne, mais aussi le Canada et bien d’autres pays. La France, hyper-centralisée, qui a vu ses cinq Républiques naître de révolutions, guerres et coups d’état, où l’esprit à la fois liberticide, raciste, et technocratique de la Révolution Nationale de Vichy n’a jamais tout à fait cesser de faire rêver certains membres de ses élites, la France me fait plus peur. Il est d’ailleurs symptomatique de noter les différences de vocabulaire entres les présidents des deux pays : Emmanuel Macron, martial, avait martelé à la télévision française mi-mars être « en guerre » contre la pandémie, et le Président de la République Fédérale, Frank-Walter Steinmeier a fourni la plus belle réponse possible le 10 avril : « Non, cette pandémie n’est pas une guerre. Les nations ne s’opposent pas à d’autres nations, les soldats à d’autres soldats. C’est un test de notre humanité ». 

Au final, rien de tout cela n’est le produit de COVID-19. Toutes ces tendances étaient déjà présentes, certaines désirables, d’autres effrayantes. Les générations montantes vont devoir déployer vigilance et engagement sans précédent dans la vie de la Cité – politikos – en vue d’encourager les premières et de lutter contre les secondes. La fin de l’Histoire n’est pas pour demain, Mr. Fukuyama, et espérons avec le Président allemand que notre humanité en sortira grandie. 

Gilles Bransbourg

A propos de l’auteur

Gilles Bransbourg est le Directeur exécutif de l’American Numismatic Society de New-York. Il a gagné le Concours Général d’histoire à l’âge de 17 ans en 1982. Puis il a étudié l’économie, les mathématiques et les statistiques au Lycée Louis-Le-Grand de Paris, à l’École Polytechnique, Sciences Po et l’École Nationale de la Statistique et de l’Administration Économique entre 1983 et 1990.

Il est ensuite devenu économiste de marché, puis s’est spécialisé dans les produits dérivés financiers, avant d’occuper des postes de directeur dans le secteur bancaire. Il a quitté ses fonctions en 2005 pour s’engager pleinement pour sa passion, l’histoire.

En 2010, il est devenu Docteur en histoire à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales. En 2012, il est nommé chercheur associé à l’Institute for the Study of the Ancient World à l’Université de New-York.

Site internet : gillesbransbourg.com

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